En Egypte, les salons de thé ou de café sont ce « troisième lieu » permettant de tisser du lien social. Lieu de rencontres ou de réunions, lieu où l’on observe, écoute, où l’on se pose pour écrire ou pour lire, lieu où se retrouvent les amoureux, où l’on attend la fin de la journée, où naissent les premières étincelles d’une révolte… Les bistrots ou les cafés (café signifie qahwa en arabe, c’est l’appellation que donnent les Egyptiens aux bistrots) sont ces lieux où l’on entre pour consommer boissons chaudes ou froides, ou pour déjeuner sur le pouce. Mais pas seulement ! Cet endroit est le havre de décélération d’une population constamment en surchauffe, en quête de son gagne-pain, voulant subtiliser quelques précieux moments à la dictature du temps. Le salon de thé Groppi, rue Talaat Harb, au centre du Caire, a toujours été ce tiers-lieu. Voyons ensemble…
Le café sert depuis toujours de centre de diffusion des idées nouvelles et de l’actualité. Véritable centre de transmission des renseignements, les discussions intellectuelles y ont naturellement prospéré. Selon Honoré de Balzac : « Le comptoir d’un café est le parlement du peuple ». Tout le monde y a droit à la parole puisque les différences sociales y sont gommées, tous les grands sujets, voire les sujets tabous, y sont abordés. C’est dans cette ambiance que les cafés en Egypte ont connu une activité prospère.
On constate que les fonctions du café, son décor, son mobilier, le style du service et ce qu’on y consomme évoluent au fil des années. Or, un trait caractéristique reste invariable : bien qu’il change d’apparence, renouvelle son service, modifie son menu au gré des habitants de la région pour qui le café apparaît constamment comme un « troisième-lieu », lieu de méditation, après la maison et le bureau.
Le fameux salon de thé Groppi, créé rue Talaat Harb en 1925, réunissait célébrités, personnalités de l’époque, écrivains, artistes. De nombreuses scènes de films égyptiens y ont même été tournées comme « Al-Attaba Al-Khadra » et « L’immeuble Yacoubian ». Ce lieu est témoin d’aspirations politiques, de réseau d’espionnage, de transactions commerciales et même de négociations de mariage ou de divorce.
C’est à Groppi que les Egyptiens ont fait connaissance des marrons glacés, des glaces aux multiples saveurs. On vient y savourer des croissants frais, des dattes enrobées de chocolat, des crèmes glacées enveloppées. Les délices de Groppi étaient une nouveauté qui faisait saliver les Egyptiens. Ses glaces délicieuses faisaient la joie des enfants et des adultes. On fréquentait « Groppi » pour voir et être vu, puisque c’est l’endroit préféré de la haute bourgeoisie cairote. Même les grandes personnalités politiques en visite en Egypte repartent souvent avec de délicieux assortiments de friandises « Groppi », écrit M. Marc Chartier.
Qui est ce Groppi ? Il s’agit de Giacomo Groppi, jeune pâtissier suisse qui débarque en Egypte en 1884. Il commence sa carrière au Caire, comme modeste employé dans la maison Gianola, un salon de thé réputé. Des années s’écoulent. Giacomo Groppi fonde ensuite son propre établissement, rue Franque, à Alexandrie. Il en ouvre ensuite un deuxième dans la même ville côtière, rue Chérif Pacha.
Giacomo Groppi a vendu son business au Français Auguste Baudrot, après avoir brièvement mis sa carrière entre parenthèses après s’être mis en retraite. Il retrouve son activité suite au crash économique de 1907 qui lui a fait perdre toutes ses économies. Suite à cette lourde perte, il reloge son commerce au Caire, où il crée en 1909, rue Al-Manakj, son troisième salon de thé qui ne tarde pas à devenir le plus important magasin d’alimentation de la capitale.
En 1925, un quatrième magasin voit le jour : situé place Soliman Pacha (aujourd’hui place Talaat Harb), en plein cœur, le fameux Groppi, a une pimpante façade, et un intérieur somptueux.
Construit par l’architecte Giuseppe Mazza, il est réputé pour sa façade ornée de mosaïques vénitiennes signées Antonio Castaman, son décor Art déco est l’œuvre de Léon Caillet et le plafond de verre du restaurant est créé par l’artiste Georges Jeannin.
Groppi comporte une salle de vente de pâtisseries, un salon de thé, le restaurant « La Rotonde », un bar et un jardin abritant un cinéma en plein air, le tout rappelle les ambiances européennes.
Dotée d’une plate-forme actionnée hydrauliquement, cette salle de cinéma sert également de piste de danse. Ultérieurement, Giacomo Groppi ouvre un café-terrasse à Héliopolis et, pour une classe sociale moins favorisée, il crée une chaîne de pâtisseries et de cafés « à l’américaine ».
Selon M. Marc Chartier, la Maison Groppi crée, en 1922, pour son approvisionnement, sa propre entreprise de stockage de froid, employant plus de 120 personnes et produisant quotidiennement 2 400 blocs de glace. Dans les années 1940, elle y ajoute une ferme située à l’extérieur du Caire où elle exploite une laiterie et une unité de volailles, ainsi que des plantes aromatiques, des légumes et des fruits. Un laboratoire équipé de la technologie la plus récente est importé pour assurer le contrôle de la plus haute qualité.
Il y a encore aujourd’hui deux magasins Groppi. Le premier est situé place Talaat Harb, et fait l’objet de travaux de réfection. Le second se trouve rue Abdel Khalek Saroite. Il comporte un grand jardin, avec des tables et deux entrées, l’une sur la rue Saroite, l’autre sur la rue Adly, au grand bonheur des passants qui utilisent le jardin comme raccourci, d’après le témoignage d’un Cairote, M. Albert Arié.
Reste à espérer que les magasins Groppi survivent et restent debout afin de continuer à raconter leur riche histoire chargée de douceurs de tous genres…